Quand “la Cène” de Véronèse devient “le Repas chez Levi” : petite histoire d’un grand procès ou la censure dans l’art

Le repas chez Levi, Paolo Véronèse, 1573, huile sur toile, 555×1310 cm

Quand en 1573 les dominicains de l’église San Giovanni e Paolo à Venise ont commandé une nouvelle Cène à Paolo Caliari, dit Véronèse, pour remplacer la Cène de Titien détruite dans un incendie, ils ne se doutaient pas de l’affront que le peintre allait leur faire subir.

Dernier repas du Christ pris avec les douze apôtres avant la Pâques juive, la veille de sa crucifixion, la Cène représente, à travers ce sacrément vénérable, l’un des passages les plus importants de la Bible.

La Cène de Véronèse place le Christ et ses apôtres dans une mise en scène atypique. Le peintre pare son décor et ses personnages de toutes sortes de fastes et d’éléments d’apparat. Il déploie un théâtre visuellement païen qui semble représenter toute l’exaltation de l’amour au XVIe siècle, bien loin de la sacralisation du Dernier repas et du cadre protocolaire.

Or, la Cène de Véronèse s’inscrit dans un contexte de guerres religieuses intestines entre catholiques et réformés, le scandale qui l’entoure illustrant parfaitement la notion de censure. En effet, l’art étant un vecteur de connaissance et d’éducation, contrôler les images induit nécessairement un contrôle de la pensée, et la propagande religieuse implique que toute profanation ou simple écart hétérodoxe doit être censuré.

C’est ainsi que le 18 juillet 1573, Véronèse est convoqué par le Saint Office devant le Tribunal de l’Inquisition pour hérésie.

Dans le procès-verbal de la séance du Tribunal, ce dernier enjoint le peintre de s’expliquer sur la composition de son tableau, – notamment sur le curieux remplacement de Marie-Madeleine en chien- et sur les éléments inconvenants qui pointeraient in fine les imperfections de la création divine.

« Est-ce qu’il vous paraît convenable, dans la dernière cène de Notre Seigneur, de représenter des bouffons, des allemands ivres, des nains et autres niaiseries ? »

« Ne savez-vous pas qu’en Allemagne et autres lieux infestés d’hérésie, ils ont coutume, avec leurs peintures pleines de niaiseries, d’avilir et de tourner en ridicule les choses de la sainte Église Catholique, pour enseigner ainsi la fausse doctrine aux gens ignorants ou dépourvus de bon sens ? »

Véronèse le parjure, l’hérétique, le dissident, mais surtout l’insoumis, n’en aura cure. Il mettra en avant sa liberté de création, ainsi que le génie de son maître, Michel-Ange, et ne cèdera pas devant l’injonction du Tribunal lui demandant de modifier son œuvre.

 «Nous, les peintres, nous prenons la même liberté que les poètes et les fous ».

La Cène de Véronèse restera intact. Elle changera simplement de nom, pour devenir Le Repas chez Lévi, en référence à un épisode de l’Evangile selon Saint Luc, dans lequel Saint Matthieu (dont le nom hébreu est Lévi) donne un grand festin chez lui et tolère ainsi la présence d’une cour hétérogène, de fous, de nains et autres personnages incongrus.

Chef-d’œuvre du peintre, toile de grande modernité, hasardeuse, anticonformiste, d’une certaine manière avant-gardiste, elle symbolise la liberté d’expression, la liberté de création, le droit de choquer face aux dogmes séculaires, à la bienséance silencieuse et l’orthodoxie.

Parce que l’art est par nature subversif et par essence un acte de liberté, la méfiance à son égard ne cessera jamais d’exister.

Cinq siècles après l’affaire Véronèse, la Cour de Cassation a, par exemple, été saisie d’une demande d’interdiction d’une publicité (Marithé & François Girbaud) qui s’inspirait librement de la Cène de Léonard de Vinci. Les évêques y voyait une « blessure à l’égard d’un évènement fondateur de la foi chrétienne » et une « injure à la foi ». Injure et blasphème retenus par la Cour d’Appel de Paris et sanctionnés par la loi de la presse de 1881. Mais cette appréciation « morale » de la publicité a totalement été réfutée par la Cour de cassation qui a rappelé que le délit d’injure n’était pas constitué.

L’immersion Piss Christ d’Andres Serrano, La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese, le single Judas de Lady Gaga et combien d’autres œuvres ont « parjuré » ou porté atteinte à certaines sensibilités ? Incalculable.

La liberté de création artistique, composante de la liberté d’expression, liberté fondamentale et consacrée récemment par la loi du 7 juillet 2016, n’a jamais cessé d’entrer en conflit avec de nombreux droits et intérêts publics, qu’il s’agisse de droits de la personnalité, de mœurs sociales, d’ordre public ou encore de croyances religieuses. Mais l’art et la religion ont toujours entretenu une relation passionnée, vigoureuse, entre amour et haine, persécution et alliance. L’art est inhérent à la religion et si l’artiste sert le pouvoir religieux, la religion agit sur l’art comme un puit d’inspiration, parfois même jusqu’au blasphème…

La création artistique est libre

(article premier de la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création).